Pourquoi se sent-on patraque après une journée sous la pluie, ou vidé après des semaines de stress ? La médecine chinoise s’est posé la question il y a plus de deux mille ans, et elle y a répondu avec une grille très imagée.
Selon cette tradition, les déséquilibres naissent de trois familles de causes : le climat qui vient du dehors, les émotions qui viennent du dedans, et le mode de vie qui n’est ni l’un ni l’autre.
C’est une pièce centrale des fondements de la médecine chinoise. On va voir comment elle fonctionne, ce qu’elle apporte pour prendre soin de soi, et où passe la frontière avec la médecine qui, elle, parle de virus, de bactéries et de mécanismes mesurables.
📋 Ce qu’il faut retenir
- Causes externes : six « excès » climatiques, le Vent, le Froid, la Chaleur, l’Humidité, la Sécheresse et le Feu.
- Causes internes : sept émotions qui, trop fortes ou trop longues, perturberaient les organes au sens traditionnel.
- Causes ni internes ni externes : alimentation, surmenage, manque de repos, accidents.
- C’est une grille de prévention et de bien-être, pas une explication médicale des maladies.
Une logique de terrain plus que de coupable
Avant d’entrer dans le détail, un principe. La MTC ne raisonne pas en « un agresseur, une maladie ». Elle parle d’une rencontre entre une agression et un terrain.
Un même courant d’air glacé passera inaperçu chez une personne reposée et laissera une autre courbaturée le lendemain. La tradition explique la différence par la qualité de l’énergie défensive, le Wei Qi, et plus largement par l’état du Qi.
Cette idée de terrain est sans doute ce qui rend la grille si parlante. Elle met l’accent sur ce que chacun peut entretenir au quotidien.
Les causes externes, quand le climat « entre »
La première famille regroupe les six excès climatiques, qu’on appelle aussi parfois les six énergies perverses. Dans la vie normale, le vent ou le froid font partie du paysage et ne posent aucun problème.
Ils deviennent « pervers » dans trois cas, selon la tradition. Quand ils sont trop intenses, quand ils arrivent hors saison, ou quand le corps est mal protégé ou fatigué.
Chaque excès a un caractère, décrit par analogie avec ce qu’il fait dans la nature.
| Excès climatique | Image dans la nature | Sensations associées par la tradition |
|---|---|---|
| Vent | Bouge, change, monte | Gêne qui apparaît vite et se déplace, haut du corps |
| Froid | Contracte, ralentit | Frissons, raideurs, gêne aggravée par le froid |
| Chaleur estivale | Accable, épuise | Lourdeur de la chaleur, soif, fatigue |
| Humidité | Alourdit, colle, stagne | Lourdeur, digestion pesante, articulations engourdies |
| Sécheresse | Dessèche | Peau, lèvres et gorge sèches |
| Feu | Brûle, monte | Rougeurs, agitation, sensation de chaleur |
Le Vent occupe une place à part. Les textes classiques le décrivent comme le véhicule des autres, d’où les expressions « Vent-Froid » ou « Vent-Chaleur ».

Cette vision a quelque chose d’intuitif. Qui n’a jamais eu la nuque raide après un trajet fenêtre ouverte, ou senti ses genoux plus lourds par temps humide ?
Mais il faut être net sur un point. Quand la MTC parle d’« attraper le Vent-Froid », elle décrit un tableau de sensations et une logique symbolique. Elle ne décrit pas une infection.
Un rhume est causé par un virus, et c’est la médecine qui le dit, avec des outils pour le vérifier. Le froid peut fatiguer et rendre le terrain moins résistant, mais il ne « fabrique » pas l’infection à lui seul.
Les causes internes, quand les émotions débordent
La deuxième famille, ce sont les sept émotions : la joie, la colère, la tristesse, la pensée excessive ou le souci, la mélancolie, la peur et la frayeur. Selon les traditions, la liste varie un peu.
Aucune n’est mauvaise en soi. La tradition considère qu’elles deviennent un problème quand elles sont trop intenses, qu’elles durent trop longtemps ou qu’elles sont refoulées.
Chacune est reliée à un organe au sens traditionnel, et à un mouvement de l’énergie.
– La colère ferait « monter » le Qi et serait liée au Foie.
– La joie excessive le « disperserait » et toucherait le Cœur.
– Le souci et la rumination le « noueraient », côté Rate.
– La tristesse l’« épuiserait », côté Poumon.
– La peur le ferait « descendre », côté Rein.
Notre langue garde des traces de ces intuitions. On dit « se faire de la bile », « avoir l’estomac noué », « en avoir le souffle coupé ».
Ce lien entre émotions et organes est développé en détail dans l’article sur les émotions liées aux organes. Il touche aussi au Shen, l’esprit, qui loge dans le Cœur selon la tradition.
🌍 Le saviez-vous ?
Le Huangdi Neijing, texte fondateur de la médecine chinoise, relie déjà certaines émotions à des mouvements du Qi, comme la colère qui le fait monter.
C’est cette idée ancienne que reprennent les classifications plus tardives des sept émotions.
Les causes ni internes ni externes, le mode de vie
La troisième famille est la plus concrète. Elle regroupe tout ce qui ne relève ni du climat ni des émotions.
On y range l’alimentation, d’abord. Manger trop, trop peu, trop froid, trop gras ou à des heures irrégulières épuiserait la Rate, centre de la digestion pour la tradition.
Il y a aussi l’excès de travail et le manque de repos, qui « videraient » le Qi. À l’inverse, trop de sédentarité le ferait stagner.
Les classiques citent encore les excès de la vie intime, les traumatismes, les chutes, les morsures et les intoxications. Ce mélange peut surprendre, mais l’idée est simple : tout ce qui n’est ni le temps qu’il fait ni l’humeur du moment.
Sur la question de l’assiette, l’article sur le lien entre digestion et énergie va plus loin.

Quand les causes se combinent
Dans la réalité, les trois familles se mélangent souvent. La tradition le sait très bien, et c’est même là que sa grille devient intéressante.
Prenons une situation banale. Une personne enchaîne trois semaines de surcharge au travail, mange sur le pouce, dort mal, puis passe une soirée dehors dans le vent froid.
Pour la MTC, le mode de vie a d’abord épuisé le terrain. Le souci a « noué » la Rate, le manque de repos a « vidé » le Qi, et le froid n’a eu qu’à franchir une défense déjà fragilisée.
Ce raisonnement en chaîne explique pourquoi un praticien en MTC pose beaucoup de questions sur le sommeil, les repas, le travail ou l’humeur. Il cherche le terrain avant l’agression.
Le cas particulier de l’Humidité
L’Humidité mérite qu’on s’y arrête, parce qu’elle revient partout dans la littérature chinoise. Elle peut venir du dehors, un climat pluvieux, un logement mal chauffé, des vêtements qui ne sèchent pas.
Mais elle peut aussi naître du dedans, selon la tradition, quand la digestion fonctionne mal et que les liquides « stagnent ». C’est une notion qui fait le pont entre causes externes et mode de vie.
On en parle plus longuement dans l’analyse de la notion d’humidité du corps, qui montre bien ce que la tradition y met et ce qu’elle n’y met pas.
Et le stress dans tout ça ?
Le mot n’existe pas dans les textes anciens, mais la réalité, si. Le stress d’aujourd’hui recoupe plusieurs causes de la grille : la colère rentrée, le souci qui tourne en boucle, le surmenage, le sommeil écourté.
La tradition y voit un cocktail qui ferait stagner le Qi du Foie. Pour des pistes douces et leurs limites, l’article sur le stress vu par la médecine chinoise fait le point.
Ce que la grille apporte pour prévenir
C’est là que la théorie devient utile au quotidien. Si les déséquilibres viennent du climat, des émotions et du mode de vie, on dispose de trois leviers.
Se protéger du climat, d’abord. Couvrir sa nuque quand le vent se lève, ne pas rester avec des vêtements mouillés, s’hydrater quand l’air est sec, adapter sa tenue aux saisons.
Prendre soin de ses émotions, ensuite. Les exprimer plutôt que les ruminer, garder des moments de calme, parler à quelqu’un quand ça déborde.
Entretenir son hygiène de vie, enfin : des repas réguliers et plutôt cuits, un vrai repos, une activité physique douce comme la marche ou le qi gong.
Je trouve cette partie très saine. Elle ne promet rien de spectaculaire, elle rappelle simplement que le corps réagit à ce qu’on lui fait vivre.
Pour une vue d’ensemble, l’article sur la prévention et l’hygiène de vie en médecine chinoise rassemble ces conseils.
Ce que dit la médecine de son côté
La grille des trois causes est un système de pensée. Elle classe des expériences humaines, le froid, la colère, la fatigue, dans des catégories cohérentes entre elles.
La médecine, elle, décrit des mécanismes qu’on peut mesurer. La peau et les muqueuses forment une première barrière, puis les globules blancs et les anticorps prennent le relais contre les microbes qui la franchissent.
Les deux discours ne se recouvrent pas. Le « Vent-Chaleur » n’est pas un virus, la « colère qui monte au Foie » n’est pas une maladie du foie.
Il y a pourtant des points de rencontre. Le stress prolongé, le manque de sommeil ou une alimentation déséquilibrée pèsent sur la santé, et personne ne le conteste.
🍀 Ce que cette grille apporte
- Trois leviers clairs : climat, émotions, mode de vie
- Une attention au terrain et à la prévention
- Un langage parlant pour décrire ses sensations
🔻 Ses limites
- Ne décrit ni les microbes ni les mécanismes biologiques
- Ne permet pas d’expliquer une maladie précise
- Ne remplace jamais une consultation médicale
Garder la juste mesure
Utiliser cette grille pour mieux vivre, oui. L’utiliser pour expliquer un symptôme qui dure, non.
Une fièvre, une toux qui traîne, une douleur inhabituelle ou un moral qui s’effondre demandent un avis médical, même si l’on a « pris froid » ou traversé une période difficile.
⚠️ Important
Ces notions relèvent de la tradition et du bien-être. En cas de symptôme qui dure, de grossesse, chez un enfant ou si vous suivez un traitement médical, demandez l’avis de votre médecin. En cas de détresse ou d’urgence, appelez le 15 ou le 112.
Trois familles, une même idée
Ce que la médecine chinoise résume à sa façon, c’est que la santé dépend autant de ce qui nous arrive que de l’état dans lequel on le reçoit.
Climat, émotions, mode de vie. Trois portes d’entrée, et pour chacune des gestes simples à portée de main.
C’est une lecture ancienne, imagée, qui n’a pas la prétention d’un laboratoire. Prise pour ce qu’elle est, elle aide à mieux s’écouter.

Questions fréquentes
### Comment distinguer une cause interne d’une cause externe en MTC ?
Pour la tradition, une cause externe vient du climat et touche d’abord la surface du corps. Une cause interne vient des émotions et toucherait directement les organes au sens traditionnel.
En pratique, ce classement sert à réfléchir à ses habitudes. Il ne sert pas à identifier l’origine d’un trouble, ce qui reste le travail du médecin.
Pourquoi les émotions comptent-elles autant dans cette grille ?
Parce que la MTC ne sépare pas le corps et l’esprit. Une émotion trop forte ou trop longue est vue comme un mouvement du Qi qui se dérègle.
Ce regard rejoint une réalité simple : le stress prolongé pèse sur le sommeil et le bien-être. Si une émotion devient envahissante, parlez-en à un médecin ou à un psychologue.
Quels gestes simples pour limiter l’impact du climat ?
S’habiller selon la météo, protéger la nuque et le bas du dos du vent et du froid, se sécher vite après la pluie, boire régulièrement quand l’air est sec.
Ajoutez un sommeil suffisant et des repas réguliers, et vous avez le gros de ce que conseille la tradition. Rien d’exotique, au fond. Ce sont des réflexes de grand-mère, rangés dans une théorie vieille de plusieurs siècles.
Une agression ne fait pas tout. La tradition chinoise regarde aussi le terrain qui la reçoit.




